Postface du livre "Les rites maçonniques égyptiens"


De la situation et de l'avenir de la Maçonnerie égyptienne en France

La maçonnerie misraïmite a été secouée ces dernières années par une crise qui l’a considérablement affaiblie. Parmi les facteurs explicatifs, la responsabilité des luttes d’ambitions a été soulignée. Cependant, s’il n’est pas niable que les forces centrifuges à l’œuvre étaient l’expression de rivalités de personnes, nous pensons que ces dernières prenaient appui - ou ont été rendues possibles - par l’existence de problèmes fondamentaux concernant les modes de fonctionnement et l’identité de cette branche de la franc-maçonnerie française, depuis longtemps non résolus. Elle a notamment toujours voulu se croire, au prix de nombreuses contradictions, patricienne dans la spiritualité et plébéienne dans la matérialité. Sans réussir à empêcher les « métaux » de dévoyer son mérite initiatique, et ce dernier, devenu élitisme suffisant, de contaminer en retour la démocratie de groupe. Ce sont donc à notre sens les réponses à ces problèmes et non la simple dénonciation de comportements qui éclaireront réellement l’avenir et éviteront le retour de certaines pratiques.

1. Trajectoire historique et origines de la crise

Diverses assertions situent l’origine des rites égyptiens à Venise au début du XVIIIe siècle ou, un peu plus tard, dans le sillage de l’activité de Cagliostro. Il y a indubitablement une trajectoire philosophique, venue de l’Antiquité, réactivée pendant la Renaissance, qui débouche sur la recherche (et l’invention pour une bonne part) d’une égyptosophie perdue. L’existence dans la seconde moitié du XVIIIe siècle d’une égyptomanie croissante et la floraison de rites mystiques, éphémères, dont celui des Philadelphes de Narbonne (dit « Rite Ancien et Primitif ») en relèvent clairement, de même que la trajectoire de Cagliostro-Balsamo, intéressante et structurante référence.

Toutefois, l’apparition formelle et organisée de ce courant, sous forme rituelle maçonnique durable, ne se fait qu’à l’extrême fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle. Après le retour de l’expédition de Bonaparte en Egypte, s’affirme le Rite de Misraïm, dans lequel vont s’illustrer les Frères Bedarride, puis quelques années plus tard, sous l’impulsion de Marconis de Nègre, le Rite de Memphis, de teinture égyptienne plus affirmée. L’unification des deux rites, laborieuse, a été menée sous l’égide – théorique - de Garibaldi en 1881 (qui meurt en 1882). Elle donne naissance au Rite Ancien et Primitif de Memphis-Misraïm.

Dans ce rite, la base des degrés symboliques est fournie par le Rite Français, ce qui le rattache par conséquent à la famille des Modernes, avec quelques traits « Ecossais ». Bien que des systèmes proprement « égyptiens » de hauts-grades aient existé dans le passé, le Rite Ecossais Ancien Accepté est aujourd’hui le plus souvent utilisé du 4e au 33e degré. Vient ensuite un corpus syncrétique où se remarquent plusieurs influences, l’échelle de ces hauts-grades allant jusqu’au 95e degré avec en outre quelques échelons administratifs. Ces grades constituent un stock impressionnant de mémoire et de potentialités philosophiques, dont la plus large part est délaissée. Chaque système gradué y a puisé, dans un ordre ou un autre, de quoi instruire une progression.

Au travers de divers évènements, par l’intégration de loges ou par le biais de dispositions testamentaires, le Grand Orient de France, qui possède d’ailleurs un patrimoine de pièces et de documents, est devenu au XIXe siècle dépositaire de ces rites.

Au XIXe siècle, ce courant maçonnique, encore instable et marginal sous la Restauration, gagne ses lettres de noblesse et la reconnaissance par la qualité de ses membres. Il incarne alors une forme spiritualiste et républicaine de la Maçonnerie, à proximité de la Charbonnerie. Marconis de Nègre et Ragaigne sont représentatifs des recherches de certains; alors que Briot, activiste républicain, ou les quarante-huitards des Philadelphes à Londres, Louis Blanc, Cassal, Duché, Pierre Leroux, Martin Nadaud, Naquet, Pelletier, Rattier, puis Longuet et les communards, illustrent ses engagements progressistes.

Le rite égyptien accentue sa tonalité ésotérique à la fin du XIXe siècle, dans le cadre du réveil occultiste et symboliste de l’époque, qui a influencé la Maçonnerie. Les influence de Stanislas de Gaïta, Péladan, Oswald Wirth, Gérard d’Encausse, Charles Détré, Bricaud et tant d’autres aboutissent à ce que les hauts-grades du Rite se retrouvent au XXe siècle « doublés » par des systèmes martinistes, gnostiques, etc. Des Frères y trouvent une dimension spirituelle alors peu présente dans leurs obédiences, tout en assumant les combats de ces dernières. La Maçonnerie égyptienne étant alors composée de Frères des loges bleues du Grand Orient ou de la Grande Loge, ceci explique qu’elle sen soit, elle, surtout adonné à d’autres grades.

Elle se comporte honorablement sous l’Occupation. Le Grand Maître belge et le Grand Maître Général en France (Constant Chevillon) y laissent tragiquement la vie et l’activité de la loge Alexandrie d’Egypte, dont faisaient partie Robert Amadou et Robert Ambelain, figure parmi ses actions méritantes. Après-guerre, elle se reconstruit lentement sous l’égide de Charles Henri Dupont puis de Robert Ambelain, décédé en 1997, qui l’a profondément influencé.

La franc-maçonnerie égyptienne connaît à partir des années 1970/80 une activité plus importante. Des évolutions de cette période, notons les débuts de la féminisation du Rite, avec la création des loges Hathor (1965) et surtout Le Delta (1971), ainsi que le développement des travaux aux trois premiers grades, qui a pour conséquence l’émergence de Frères n’ayant pas fait de passage dans d’autres obédiences. La fin du XXe siècle est également marquée par la disparition des figures de l’après-guerre, qui savaient faire la part entre leur engagement maçonnique, prioritaire, et leurs liens éventuels avec d’autres voies de recherche. Progressivement, les systèmes parallèles déjà évoqués, qui rivalisent quelquefois entre eux, s’imposent dans l’ombre des loges et des exécutifs. Pour quelques-uns, la maçonnerie égyptienne n’est plus alors devenue qu’un paravent et un vivier. L’existence d’une obédience en développement et la perspective de la succession de Robert Ambelain a attisé les convoitises.

La crise éclate au milieu des années 1990. La tentative de créer une deuxième obédience féminine signe la première rupture. Le groupe scissionniste va ensuite se morceler. Pour la structure majoritaire restante, la mise en place d’un Grand Maître National ad vitam aux côtés du Grand Maître International (lui aussi ad vitam), la création d’une Voie mixte, l’imposition autoritaire de nouveaux règlements et des querelles de personnes amènent de nouveaux départs et des exclusions en 1996. Un groupe s’organise autour de la Loge Sophia, de Nantes et rejoint finalement le GODF. D’autres loges quittent les obédiences. Des pans entiers sombrent dans la paranoïa et les groupes restants se divisent encore entre 1998 et 2000. A l’heure des comptes, la maçonnerie égyptienne masculine a perdu sa crédibilité et plus de la moitié de ses effectifs.

2. Le paysage maçonnique égyptien actuel

Outre la Grande Loge Féminine de Memphis-Misraïm, qu’il faut considérer à part, il existe aujourd’hui deux ou trois structures obédientielles, puis une série de petits groupes se réclamant du Rite à des degrés divers. Une présentation exhaustive est impossible. Trois données s’imposent pour l’avenir : la réunification progressive des principales branches masculines, le renforcement de la légitimité et des structures de la GL Féminine de Memphis-Misraïm, l’activité durable d’un groupe de loges au sein du Grand Orient de France.

La Grande Loge Féminine de Memphis-Misraïm (« robes blanches ») est un groupe de près de 700 Sœurs qui se renforce. L’obédience ne travaille guère au-delà du 33e et refuse clairement les pratiques parallèles. Constitué en 1981, dix ans après la naissance de sa loge mère Le Delta, elle est la seule obédience « égyptienne » avec laquelle le Grand Orient a signé une Convention en 1973, confirmée en traité d’Amitié. Cette obédience, qui a une dimension internationale, constitue un môle essentiel de stabilité et de cohérence au sein de la franc-maçonnerie égyptienne française.

La Grande Loge Française de Memphis-Misraïm est menée au niveau international par Ch. Sylla. La branche féminine a disparu et la structure mixte semble peu développée. La Grande Loge Masculine, elle, menée par Gérard Lovat, est plus importante et structurée. Elle entretient des contacts avec les obédiences et a entamé une évolution sur plusieurs points, ce qui a permis quelques avancées et, plus que tout, a ouvert la voie au dialogue et au projet de réunification avec la GLSF (voir ci-dessous).

Résultat d’une scission en 1998 dans la GL masculine, la Grande Loge Symbolique de France, dirigée par François Bourcier, a cherché à se rénover. L’action courageuse du Grand Maître et d’une majorité de loges, et la réaction négative du Souverain Sanctuaire a provoqué une fracture et tracé une ligne de partage. La GLSF voit ses loges féminines rejoindre la GL Féminine de Memphis-Misraïm et se réunifie fin 2000 avec la GL Française de Memphis-Misraïm.

La présence de loges du Rite de Memphis-Misraïm au GODF s’est faite par l’intégration, déjà évoquée, en 1999, de six loges et de quatre Triangles avec la Loge Sophia de Nantes, qui possède la patente en activité la plus ancienne du Rite. Il s’est ajouté depuis quelques loges et on estime à 250 aujourd’hui le nombre de Frères concernés. La volonté de ce groupe est de refuser toute polémique ou situation de concurrence avec les autres structures.

Enfin, il existe plusieurs groupes de 30 à 70 Frères. L’un se réclame d’une GLSF « maintenue », deux autres de Grande(s) Loge(s) de Misraïm, les derniers enfin de Grande(s) Loge(s) de Tradition - ou Traditionnelle. Un ancien Grand Maître ad vitam fait périodiquement ses adieux à la scène et annonce son retour, une Grande Loge Internationale Féminine et quelques groupuscules se réclamant de filiations italiennes ou « adriatiques » sont en voie d’extinction. Il existe également une loge lyonnaise de Memphis-Misraïm à la GLMF. Signalons, enfin, que des groupes non-maçonniques associent le nom de Memphis-Misraïm à des appellations rosicruciennes, ce qui ne fait que rajouter à la confusion.

3. En guise d'introduction à la réflexion

Des masques sont tombés. La disqualification de ceux qui ont entretenu et tiré profit de ces conflits est en bonne voie. L’unification dans la GL Féminine de Memphis-Misraïm, qui affirme sa légitimité, est un signe. Une dynamique nouvelle se profile du côté masculin. Une obédience réunifiée aura à coexister avec les loges « égyptiennes »du GODF, mais d’autre rites ont depuis longtemps trouvé leur profil d’équilibre entre une obédience spécifique et une présence au GODF sans que cela soit source de conflits.

Ceci étant, il faut séparer l’attitude du Grand Orient de l’activité de ces loges. Il nouera des liens officiels quand il jugera que les critères de stabilité, de représentativité et de compatibilité à certains principes seront réunis. Parallèlement, il faudra bien identifier ce qui a posé problème. De quoi débattre pour que la branche égyptienne de la Maçonnerie française fonde durablement et sainement son existence ?

- Le parasitage de la maçonnerie égyptienne par des structures qui lui sont étrangères doit cesser. Il est temps d’en finir avec des confusions et des manipulations qui n’ont fait que s’amplifier. Il ne s’agit pas d’interdire les recherches dans d’autres voies, mais de séparer clairement les genres et les structures. Il faudra un jour, à notre avis, indiquer quelles adhésions sont compatibles avec l’engagement maçonnique, et préciser de ce fait l’identité et les attentes de la maçonnerie de Memphis-Misraïm d’aujourd’hui.

- Des principes obédientiels peuvent mieux définies ou doivent être rétablis. L’existence de groupuscules « égyptiens » est lourde de risques de dérives et déconsidère gravement le Rite. Une action concertée et courageuse doit être menée en ce domaine. De plus, le principe de souveraineté obédientielle et les usages maçonniques communs impliquent que les loges sont le soubassement de l’Ordre. Ceci a des implications touchant aux relations avec les hauts-grades et aux modes de fonctionnement démocratiques à respecter.

Ces verrous levés, l’examen de mémoire pourrait commencer. Le Rite de Memphis-Misraïm est apte à réaliser la synthèse entre la rationalité et la spiritualité, une des clés du XXIe siècle. A condition de sortir de l’immaturité organique et de l’élitisme ésotérique, qui ont surtout servi la cause de prédateurs. S’il lève ses ambiguïtés natives et s’il éclaire honnêtement son Histoire, le Rite vivra et grandira.

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